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Imprimer la pageJOB Stories - looking for beckie (6/6)

Tous les mois, l'écrivain Brunoh vous offre une nouvelle, qui nous rappelle, au-delà des données macro-économiques, que la recherche d'emploi constitue, avant tout, l'histoire personnelle de millions de femmes et d'hommes… La vôtre, peut-être ?

LOOKING FOR BECKIES (fin)

Tu es journaliste à Direct Soir. Un quotidien national de bonne tenue. Tu aurais pu, comme certains de tes camarades de promotion, travailler à la radio ou à la télévision. Mais tu as toujours préféré l'écrit. Tes articles sont appréciés pour leur clarté. Tu es respecté pour le sérieux avec lequel tu mènes tes investigations. En contrepartie, ton boss passe l'éponge sur ton manque de ponctualité, ta propension à faire ce que tu veux quand tu le désires et ton mépris total de la hiérarchie. Compétence contre liberté. Le deal se révèle équitable pour les deux parties, et tu peux bénéficier d'un avantage non négligeable : on te fout une paix royale !

La Fiat 500 slalome le long de la rue Lafayette. Alice Johansson est une conductrice inconsciente. Ou chevronnée. Tu tournes la tête pour voir si vous êtes suivis.

" - Ils prendront un taxi ou enverront des hommes sur place - répond Alice à ta question non formulée – parce qu'avec deux pneus crevés, je doute qu'ils aillent bien loin avec leur voiture ". Tu te dis que, pour une vendeuse de fringues, cette fille est pleine de ressources…

Vous remontez le Boulevard Magenta à fond de train.

" - Alors, vous l'avez trouvée, cette clef USB ? "

Elle a posé la question d'un ton détaché, les yeux concentrés sur la route.

Elle te prend vraiment pour un idiot.

" - Non : il n'y avait rien à notre table habituelle… Je m'apprêtais à vérifier ailleurs, quand les autres sont arrivés ! "

Elle encaisse la déception, sans rien laisser paraître. Soit tu es parano, soit elle est encore plus douée que tu ne le penses. Arrivée au bout du Boulevard Barbès, elle braque à gauche, vers la rue Ordener. Moins de cinq minutes pour faire le trajet : cette nana possède le plan de Paris dans sa tête !

Lorsqu'elle arrête la Fiat 500 sur la voie des taxis, juste devant la station de métro Jules Joffrin, la montre du tableau de bord indique précisément 22 heures.

Tu t'extirpes du véhicule en priant Alice de ne pas te suivre, ni de t'attendre.

Les ravisseurs de Rebecca t'ont demandé de venir seul, et tu n'as pas l'intention de prendre le moindre risque.
Elle te sourit et sort de la voiture. Merde. Tu n'as pas le temps de parlementer. Tu te places face à l'escalier de la station, Alice juste derrière toi.

" - Quand on exige votre silence, vous mettez la moitié des flics de Paris à vos trousses, monsieur Rosen… "
Le vieux type, appuyé contre la rambarde, caché derrière son journal, n'a pas tourné la tête. Il fait mine de lire, en continuant de te parler sur un ton monocorde.

" - …Et quand on vous demande de venir seul, discrètement, vous vous habillez en vert fluo et vous vous pointez avec une call girl dans une Fiat 500 à fleurs… "

Alice n'a pas réagi. Tu sens la colère monter.

" - Où est Rebecca ? "

" - Vous voyez le 4X4 Volvo noir, garé juste en face ? Vous allez monter à l'arrière sans discuter… "

" - Je ne ferai rien tant que je n'aurai pas revu ma femme ! " Tu as hurlé. Quelques passants regardent dans votre direction, puis se détournent. Au fond, ils s'en foutent, comme tous les parisiens.

Le vieil homme lève la tête de son journal. Il s'adresse à Alice.

" - Ce con va finir par nous faire repérer… " Il prononce ces mots d'un air las, sur le ton du constat. Alice hoche la tête. Juste avant le noir complet, tu as le temps d'apercevoir deux bagnoles noires, munies de gyrophares, qui débouchent depuis la rue du Mont Cenis. Puis plus rien. Quelqu'un vient de mettre un sac sur ta tête. Tu te sens soulevé par des bras. Tu veux hurler. Une main, plaquée sur ta bouche, t'empêche de reprendre ton souffle. Tu t'agites, jusqu'au moment où tu ressens une douleur dans la cuisse gauche. Puis vraiment plus rien.

Mal de crâne. Brouillard. Une voix, au loin. Tu te rendors.

" - Bart, est-ce que tu m'entends ?... "

" - Hmmm… "

Tu parviens à ouvrir les yeux. Beckie est assise par terre, non loin de toi. Ses grands yeux verts t'observent, l'air inquiet. Tu tentes de te redresser. Tes muscles sont endoloris.

" - On est où, là ? "

" - A toi de me le dire, Bart, je suis enfermée ici depuis des heures… "

Tu te rapproches de Rebecca. Elle repousse le bras que tu lui tends. Ce sont des explications qu'elle réclame, pas du réconfort. Cela ne t'étonne qu'à moitié.

Vous vous trouvez dans une cellule qui ressemble à une chambre d'hôpital psychiatrique. Propre, vide, aseptisée.

" - Les hommes qui t'ont enlevée… Ils m'ont appelé, donné rendez-vous à une station de métro… C'est en relation avec l'affaire sur laquelle j'enquête… "

" - Le scandale financier du Pôle Emploi ? Je croyais qu'il te manquait des éléments pour avancer… "

" - Apparemment, Steph a trouvé les infos manquantes… et il a été abattu ! "

Tu éclates en sanglots. Effets conjugués du stress et de l'anesthésiant.

Rebecca continue à te fixer du regard, froidement.

" - Et maintenant, on fait quoi ? "

"  - On négocie pour s'en sortir " Tu cherches dans la poche avant de ton pantalon. Ces blaireaux n'ont même pas pensé à te fouiller. Tu montres la Clef USB à Rebecca.

Tu lui murmures à l'oreille :

" - Toutes les preuves sont là dedans. Steph les avait planquées, peu de temps avant d'être repéré. Cette clef, c'est notre visa de sortie à tous les deux, Beckie. Elle prouve que je détiens des infos suffisantes pour faire éclater le scandale… Comme ils ignorent si j'ai mis ou non des copies en lieu sûr, ils nous laisseront partir…

On va échanger notre silence contre notre liberté ! "

Beckie continue de te regarder bizarrement, comme si tu étais un extraterrestre vêtu d'une chemise à fleur et d'un pantalon vert…

" -… Parce que tu n'as pas fait de copies ? Cette clef contient des originaux ? "

Tu hoches la tête.

" - D'après moi, il y a là dedans des infos essentielles. Seul Steph connaissait les détails de cette affaire… Tu sais, ils sont venus fouiller la maison, Beckie… Ils ont même essayé de me tuer ! " Un nouveau sanglot te monte à la gorge. Tu tentes de te ressaisir.

" - En fait, je crois qu'il y a deux équipes. Celle de nos ravisseurs et celle des hommes qui ont tué Steph. Ceux-là m'ont suivi jusque chez Chartier. C'est là que j'ai trouvé la clef. Il s'en est fallu de peu. Sans elle, je n'aurais aucune preuve… Mais maintenant, on va les avoir au bluff ! "

Rebecca referme doucement sa main sur la tienne. Elle sourit enfin.

" - Beau travail chéri ! "

Elle prend la clef USB, la fait tourner entre ses doigts, l'air pensif. Puis elle se lève. Son tailleur noir est légèrement froissé. La coupe cache habilement son postérieur imposant. Beckie est grande, large d'épaules, sportive. Debout face à toi, elle frappe à la porte de la cellule. Tu lui fais signe de te redonner la clef. Elle te sourit de nouveau.

" - Bart, mon pauvre Bart… À force de prendre les autres pour des cons, ça devait finir par arriver. "

Le bruit de la serrure l'interrompt. La porte s'ouvre sur un visage connu.

" - Alors, il est réveillé ? " Alice te regarde en souriant. Beckie lui tend la clef USB.

" - Oui, il est même en super forme, ton petit protégé. Bon, il chiale un peu sous le coup de l'émotion, mais sinon, ça va. Et comme je te l'avais dit, il n'existe aucune copie ! "

" - On n'est jamais assez prudent ! "

Cette phrase provient du vieil homme de la station de métro. Il se tient juste derrière Alice. Tu pries pour te réveiller de ce cauchemar…

Une nuit s'est écoulée.

Seul dans ta cellule, tu as lutté contre le mal de crâne, tourné en rond, tenté d'assembler les pièces éparses d'un puzzle vieux de vingt ans.

Traductrice interprète auprès de l'ONU… une couverture efficace.

Tu te souviens de ce voyage éclair en Israël. Vous aviez à peine vingt ans. Beckie avait disparu durant deux jours. À l'époque, tu étais trop occupé à draguer les filles du kibboutz pour t'en inquiéter. Elle t'avait parlé de sa rencontre avec la responsable d'une agence de traduction. Ça collait dans son cursus…

Son histoire d'amour avec le Mossad était plus ancienne que la vôtre. Elle survivrait à votre séparation.

Après une nuit de tergiversations, le triumvirat a décidé de tout t'expliquer.

Et de remettre ton sort entre tes propres mains.

En entrant dans le vaste bureau, tu comprends que le vieux avait voté pour ton élimination.

Beckie et Alice s'y sont opposées, l'une en souvenir d'un passé révolu, l'autre ?…

" - Monsieur Rosen… ou puis-je vous appeler Bart ? "

" - Essayez plutôt Burt, je suis certaine qu'il préférera " Alice (ou quel que soit son vrai prénom) pouffe de rire. Sa robe fuseau lui sied à ravir. Rebecca surprend ton regard et t'envoie une verte lueur de mépris.

" - Dans ce cas, Burt, vous m'appellerez Arik. Arik Cahen. Il est temps de faire les présentations… "

" - Ça n'a pas beaucoup d'importance, vu qu'il s'agit d'une fausse identité, je me trompe ? "
Le vieux se tourne vers Rebecca.

" - Vous aviez raison, il apprend vite… "

" - …Mais il comprend doucement, alors si vous aviez la gentillesse de m'expliquer de quoi il retourne… "
Beckie prend la parole :

"  - On va aller droit à l'essentiel, Bart. Tu étais la couverture idéale depuis vingt ans. On ne s'aimait pas, tu avais ta vie, tes maîtresses, choisies avec plus ou moins de goût et de discernement – elle jette un œil vers Alice, qui fait mine de mater le plafond - j'avais mes activités officielles et officieuses. Il y a deux ans, on nous a mis sur la piste de financements occultes du Pôle Emploi en France. Des fonds en provenance du Moyen Orient. Quand j'ai découvert le nom de Steph parmi les personnes susceptibles de nous livrer des infos, je me suis souvenu qu'il s'agissait de ton ancien camarade de promo. C'est pour ça que je t'ai incité à renouer avec lui. Pas à baiser sa femme. "

Tu sens le rouge te monter au visage. Rebecca sait tout de ta vie, dans les moindres détails. Et elle te hait moins à cause de tes frasques que pour avoir été forcée d'agir comme si de rien n'était, pendant toutes ces années.

Arik l'interrompt.

" - Il fallait que nous mettions la main sur ces preuves avant les services secrets français… Eh oui, mon cher Burt, ce sont vos compatriotes qui ont tué votre ami et tenté de vous éliminer ! De notre côté, on s'est juste contentés de vous attirer jusqu'à nous, en prétextant l'enlèvement de votre femme… Et comme vous sembliez peu dégourdi, nous avons même chargé l'un de nos meilleurs agents – il se tourne vers Alice – de vous aider à récupérer les éléments dont nous avions besoin. "

Cette fois, Alice prend le relais. Tu trouves leur trio trop bien rôdé, comme l'engrenage dans lequel tu es tombé.

" - Tout s'est accéléré avec la mort de votre ami. Nous savions qu'il avait caché les preuves quelque part, mais nous devions les trouver avant les autres ! Heureusement que Steph a eu la présence d'esprit de vous envoyer ce SMS. Une fois que vous aviez mis la main sur la clef USB – au fait, bien tenté, le petit mensonge, mais la prochaine fois, évitez de la mettre dans votre poche avant : ça se repère tout de suite – il fallait nous assurer qu'il n'existait aucune copie… Comme vous pensiez que nous avions enlevé Rebecca, il lui fut facile de vous arracher cette dernière info. "

Tu te tournes vers Arik.

" …Et j'imagine que vous allez l'ouvrir pour m'asséner votre conclusion !"

Tu as la haine. Contre lui. Contre Beckie. Contre Alice. Et surtout contre toi.

Il te sourit. Un vrai sourire de sympathie.

" - Burt, je sais que ce n'est pas facile à digérer, mais vous y arriverez. Maintenant, vous êtes libre de partir. Mes hommes sont à votre disposition pour vous déposer où vous le souhaiterez. Il est clair que les flics vont vouloir comprendre pourquoi vous avez forcé un barrage. Mais vous n'avez tué personne, après tout… "

" - Vous expliquerez ça aux types des services secrets qui attendent seulement mon retour pour me loger une balle dans le crâne, juste au cas où je parlerais "

" - Détrompez-vous : nous les avons déjà contactés. Ils savent que désormais, le dossier se trouve entre de bonnes mains. Nous n'irions jamais diffuser une info préjudiciable à nos amis français… À condition, bien entendu, que certaines décisions diplomatiques soient prises en notre faveur… Burt, vous n'imaginez pas à quel point cette clef USB va influer sur la politique étrangère de la France. "

"  - En clair, j'ai le choix : soit je reprends ma vraie identité pour me faire coffrer, perdre mon boulot, ma maison… Pour ma femme et ma voiture, c'est déjà fait ! "

" -… Soit vous acceptez de travailler pour nous. Vous aurez alors une nouvelle identité… "

" -… Et une partenaire sexy ! " Alice n'a pas pu se retenir. Tandis que Beckie la fusille du regard, tu lui adresses ton plus joli sourire.

" - Allez tous vous faire foutre. Je pense avoir largement mérité une semaine de repos à Tel Aviv. Après, j'aviserai. Ah, encore une chose, Monsieur Cahen : sur mes nouveaux papiers, le prénom, ça a intérêt à être Burt ! "

(Source : Journal l'offre d'emploi - exclusivité Web - été 2010)