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Imprimer la pageJOB Stories - Le déclencheur - 8

Tous les mois, l'écrivain Brunoh vous offre une nouvelle, qui nous rappelle, au-delà des données macro-économiques, que la recherche d'emploi constitue, avant tout, l'histoire personnelle de millions de femmes et d'hommes… La vôtre, peut-être ?

 

LE DECLENCHEUR 8...

Résumé des épisodes précédents

Novembre 1994 : Joris, jeune parisien récemment arrivé à Strasbourg pour y trouver du travail, participe à l’inauguration du Tram. Il repère, parmi les voyageurs, une femme accompagnée de sa petite fille. Il se jette sur elle et parvient à l’éjecter de la voiture en marche. En chutant, la femme s’accroche à lui. Ils meurent ensemble, leurs corps sectionnés par un tunnel. Daphnée, la soeur jumelle de Joris, restée à Paris, croit qu’il n’y est pour rien...

Juillet 2011 : Daphnée, en vacances à l’île de Ré avec son mari Isaac et leur fille de six ans, Lisa, reçoit un mystérieux coup de fil, en relation avec le drame survenu 17 ans auparavant. Troublée, elle promet à son interlocutrice de la rejoindre, prétextant une urgence professionnelle pour ne pas avouer à son mari la véritable raison de son déplacement...

Deux jours plus tard, Daphnée retrouve à Strasbourg Sabrina Melfi, jeune inspecteur de la police judiciaire, qui n’est autre que la fille de la personne que Joris a tuée en 1994.

Sabrina annonce à Daphnée qu’elle a décidé de rouvrir l’enquête suite à la découverte, dans l’ancienne maison familiale, d’un message de menace que sa mère aurait reçu et dissimulé peu de temps avant son meurtre. Joris et elle ne s’étant a priori jamais rencontrés avant l’accident du tram, les deux femmes décident d’élucider ensemble ce mystère...

Après une après midi consacrée à éplucher les dossiers en toute complicité puis un dîner un peu trop arrosé, Sabrina embrasse fougueusement Daphnée.

Quelques secondes plus tard, elle se fait agresser devant sa voiture par l’ex-inspecteur Muller, initialement chargé de l’affaire Joris, avant sa mise en retraite anticipée. Tandis qu’il menace Sabrina de son arme sous les yeux de Daphnée, cette dernière entend dans sa tête la voix de son frère défunt, qui lui hurle de sauver Sabrina et lui apprend que Muller n’est pas maître de ses actes...

Au même instant, la scène s’interrompt et les personnages se figent : seule Daphnée parvient encore se mouvoir à vitesse normale. Elle profite de ces quelques secondes hors du temps pour désarmer Muller et sauver Sabrina, avant de s’évanouir....

Épisode 8 : Nous n'irons plus au bois...
 


12 juillet 2011 - 9h05 - boîte vocale de l’inspecteur Sabrina Melfi

 

Le message était précis et laconique.

-          L’ex-inspecteur Muller a fait une hémorragie cérébrale la nuit dernière. Il est décédé. L’IGS a commandité une enquête sur les événements de la nuit du 10 au 11 juillet. Je vous remercie de bien vouloir rester à leur disposition. En attendant les résultats, je décide de votre mise à pied conservatoire. Merci de venir me déposer votre badge et votre arme dans les meilleurs délais.

Sabrina s’était exécutée. Elle savait que le commissaire Jurdan détestait avoir les boeuf-carotte dans les pattes. Mais il ferait son possible pour la couvrir ; le meilleur moyen de lui faciliter la vie était d’obtempérer. Le rapport rédigé le lendemain des faits la dédouanerait. Il fallait prier pour qu’ils n’aillent pas fouiller du côté du restaurant, ni qu’ils apprennent quoi que ce soit au sujet de Daphnée.

Sabrina avait conservé certaines pièces à conviction de l’affaire Joris : ils ne trouveraient rien de neuf de ce côté-là. Compte tenu des derniers rebondissements, il lui semblait évident que la police ne pouvait pas faire grand chose.

Des meurtres sans liens apparents et avec dix sept ans d’écart, des coupables qui n’en étaient pas, un meurtrier à distance impossible à inculper... Le seul moyen de coincer Nathanaël était de jouer dans la même cour que lui.

Elle avait rappelé Daphnée en fin de matinée et s’était arrangée pour la voir à Paris, dans deux jours. Elle n’avait pas l’intention de l’informer de sa mise à pied. Il fallait qu’elle trouve un moyen de l’approcher, lui. Paris, c’était idéal.

Nathanaël lui faisait penser à ces bombes de la seconde guerre mondiale que l’on retrouve, aujourd’hui encore, lors de fouilles ou de chantiers. Malgré la période de sommeil, le danger restait intact. Il fallait quelqu’un pour jouer les démineurs. Sabrina avait désormais en sa possession le plan de la bombe. Saurait-elle la désamorcer ?

 

Elle se rendit à pieds à la gare de Strasbourg pour y réserver son billet. Le soleil dardait ses rayons façon canicule. Elle aimait cette sensation de brûlure sur sa peau, la sueur qui perle, la gorge qui se dessèche à force d’inspirer un air saturé en gaz d’échappements. Cette somme de petites souffrances la faisait se sentir vivante. Elle fit une halte au bar tabac de la rue du Maire Kuss, pour acheter des Marlboro. En sortant, un Rottweiler se précipita vers elle. Sabrina avait peur des chiens, depuis toujours. Elle se plaqua contre le mur, cherchant instinctivement son arme. Ce réflexe réveilla sa douleur à l’épaule. Le molosse s’arrêta à ses pieds, quémandant une caresse.

-          Il est pas méchant mon chien, mademoiselle, vous inquiétez pas !

Le jeune beur la regardait d’un air amusé. Sabrina s’abstint du moindre commentaire sur l’obligation de tenir son chien en laisse et de lui mettre une muselière. Elle n’était plus représentante de l’ordre. Juste une citoyenne comme les autres. Qui avait tout intérêt à la fermer. Et puis, c’était vrai qu’il n’avait pas l’air agressif, ce chien. Il pouvait le devenir. Ou pas. Tout était question de potentialité. Si cela arrivait un jour, quel serait le déclencheur ?

Daphnée vivait, depuis onze ans, avec un risque bien plus grand. Mais Sabrina savait, au fond d’elle-même, que rien ne lui serait arrivé si elle ne s’en était pas mêlée. En jurant à Daphnée qu’elle risquait sa vie, elle lui avait menti. Sans déclencheur, la bombe que constituait Nathanaël ne représentait aucun danger.

Et le déclencheur, c’était elle.

 

Sabrina se dirigea vers le comptoir des réservations. Elle n’aimait pas se servir des automates. Son rapport avec la technologie restait ambigu. Elle rédigeait ses SMS sans abréviations, ne possédait pas de profil Facebook et n’utilisait Internet à titre privé que pour faire des rencontres. De femmes plus âgées, exclusivement. Elle avait été élevée seule par son père, de l’âge de huit ans jusqu’à sa majorité. Pour elle, les hommes se répartissaient en deux catégories : d’un côté des créatures hybrides, émasculées par quarante années de féminisme, promenant la poussette de leur enfant et reprenant, sous des apparences de métrosexuels, la plupart des codes esthétiques gays ; de l’autre des pervers submergés de testostérone, à la recherche permanente de sexe.

Sabrina avait quitté la maison familiale de La Robertsau le jour de ses dix-huit ans, en compagnie d’une fille âgée de trente cinq, avec laquelle elle avait fait les quatre cent coups en Espagne durant presque deux ans. De retour à Strasbourg, elle avait passé le concours d’inspecteur, qu’elle avait brillamment réussi. Sa parenthèse amoureuse ibérique l’avait définitivement convaincue de ses préférences sexuelles. Elle avait quand même essayé, une fois ou deux, de faire l’amour avec des hommes, choisissant des mecs un peu efféminés, au sujet desquels elle anticipait davantage de tendresse, ainsi que de vrais préliminaires. Las ! Arrivait toujours ce moment fatidique où ils lui présentaient ce truc, tendu entre leurs jambes, exigeant qu’elle lui rende un hommage proportionnel à leurs précédents efforts. Il fallait absolument qu’ils le rentrent quelque part, leur engin. Ce qui ne la branchait pas le moins du monde. Le seul homme - en dehors de ses collègues - avec lequel elle entretenait des rapports réguliers était son père. Et encore. Ils s’appelaient une ou deux fois par mois et quand elle passait le voir, dans sa petite maison située près d’Obernai, elle trouvait toujours un prétexte pour s’éclipser rapidement. Elle ne lui parlait ni de sa vie, ni de son métier. De son côté, il ne posait aucune question. Marco Melfi était un taiseux. Le seul lien qui les unissait était celui de l’indifférence.

 

Elle réserva un billet en première classe auprès d’une employée un peu grasse, dont le bustier moulant épousait les bourrelets. Elle n’avait pas dix-huit ans. Sûrement une stagiaire embauchée pour l’été. Piercing au menton, cheveux teints en noir, esquisse d’un tatouage raté, dont l’encre bavait sur son épaule gauche. Pas du tout son genre. Sabrina kiffait par dessus tout les femmes grandes, distinguées et aux yeux clairs. Carole Bouquet représentait son fantasme absolu. Pas étonnant qu’elle ait craqué devant Daphnée. Au fil des heures passées à ses côtés, Sabrina avait compris qu’elle n’avait pas affaire à une fille coincée, ni à une hétérosexuelle pure et dure. Mais Daphnée était autre chose qu’une bi cherchant à s’éclater pour une nuit. Elle en connaissait : celles-ci ne s’attachaient pas, elles vous baisaient et vous oubliaient dès le lendemain, reprenant leur vie conventionnelle là où elles l’avaient déposée la veille au soir. Avec Daphnée, c’était différent. Le temps ne faisait que renforcer sa conviction. Elle se sentait amoureuse après un seul baiser. Et cela faisait peur à Sabrina. Il ne s’agissait pas de sa peur habituelle de l’engagement mais d’une crainte plus sournoise : celle de la décevoir et de la perdre.

 

****

 

14 juillet 2011 - TGV Est N°9574 - Départ Strasbourg : 14h16 - Arrivée Paris Est : 16h40

 

Sabrina tira une dernière bouffée de sa cigarette avant de monter dans le train. Voiture 3, place 14. Côté fenêtre. D’ordinaire, elle aurait emporté avec elle un bon bouquin, histoire de tromper l’ennui. Un David Lodge ou un John Irving. Surtout pas un policier !

Cette fois, elle n’en aurait nul besoin. Elle entreprit la relecture du document en sa possession depuis trois jours.

La boîte noire en métal que lui avait remise la veuve Chochana ressemblait à celle que Sabrina avait découverte dans l’ancienne maison de ses parents quelques semaines auparavant, à l’exception du monogramme doré, gravé sur le couvercle : une lettre hébraïque dont elle ignorait la signification, mais qui conférait à l’objet un caractère sacré. Madame Chochana, encore sous le choc, s’était révélée incapable de lui en dire davantage. Son mari lui avait apprit, il y avait de cela une quinzaine d’années, qu’un jour viendrait où elle devrait la remettre à quelqu’un. Quelques semaines avant le drame, il avait reparlé de cette boîte de façon plus précise, lui expliquant qu’après sa mort, il était de son devoir de la retrouver elle, Sabrina Melfi, afin de lui donner l’objet. La pieuse femme avait respecté son engagement ; elle souhaitait désormais se consacrer à son deuil. Sabrina avait prévu de la revoir pour l’interroger. Sa récente mise à pied risquait de rendre la chose difficile.

 

A l’intérieur de la boîte se trouvait un carnet relié, dont la couverture en cuir rouge sombre était usée par les ans. Les notes prises par le rabbin Chochana semblaient s’étendre sur plusieurs années. On y retrouvait la même écriture serrée, mais la couleur de l’encre variait. Si la majorité des phrases était en français, on y rencontrait, souvent, des mots en hébreu, ressemblant à des prières ou à des incantations. La lecture des deux premières pages avait suffit pour que Sabrina comprenne l’essentiel : Isaac Perez, le mari de Daphnée, et Nathanaël, le véritable assassin de sa mère, ne faisaient qu’une seule et même personne ! Le reste des notes lui apparaissait décousu. Il y avait des ruptures et des retours en arrière qui rendaient le récit difficilement compréhensible.

 

La sonnerie annonçant le départ du TGV se déclencha. Juste avant que les portes ne se referment, un homme en costume noir entra dans la voiture. Il tenait à la main une mallette de cuir noir et portait un chapeau à large bord, également de couleur noire. Il ôta son chapeau, sous lequel il portait une kippa. Noire. Puis il sortit de sa mallette un livre en hébreu, dont il entreprit la lecture, apportant à Sabrina une révélation qui lui donna une soudaine envie de l’embrasser. L’hébreu s’écrivant de droite à gauche, le rabbin Chochana avait conservé cette habitude en rédigeant son carnet. La dernière page était en réalité la première, et ainsi de suite !

Sabrina reprit sa lecture dans le bon sens, et tout s’éclaira.

 

 

 

****


Depuis plus de vingt années civiles que j’enseigne à Strasbourg, je désespérais de rencontrer un jour un élève digne de me succéder. Un tsaddik qui pourra prier pour le salut du monde et l’avènement du (mot en hébreu, le bas de la page est illisible).

(...)

N. est arrivé de Paris il y a deux mois. Ce jeune homme brillant possède un doctorat en biologie. Il souhaite se consacrer à l’Etude. Il possède la grâce de la précocité intellectuelle, l’enthousiasme et l’envie d’en savoir toujours plus, c’est un plaisir de lui transmettre mes enseignements.

(...)

Hier, N. m’a interrogé au sujet du MaHaRal, le plus grand kabbaliste de tous les temps, qui avait façonné, dans le ghetto de Prague, au XVIème siècle de notre ère, un être de boue à la force illimitée : le Golem. Il avait ainsi prouvé que l’homme pur pouvait, à l’instar de D.ieu, engendrer la vie, par la seule grâce du Verbe. Mais le récit du Golem nous apprend que ce simulacre de vie est incontrôlable et dangereux, car dépossédé d’une âme. Seul D.ieu peut donner la véritable vie sur terre.

(...)

N. est le plus attentif de tous les étudiants qui se sont succédés au fil des ans. J’espère qu’il prendra ma suite ici, à Strasbourg. S’il souhaite retourner à Paris ou enseigner à New York, je l’y encouragerai aussi. Le monde a besoin d’un Tsaddik tel que lui. Je suis heureux de lui montrer le chemin.

(...)

Il devrait prendre un peu de temps pour se distraire et s’amuser. Vingt ans est l’âge où l’on ose certaines transgressions. Non pas que je souhaite l’inciter à des actes (mot hébreu), mais les expériences que l’on n’a pas connues à vingt ans risquent de vous poursuivre par la suite, à une période de sa vie où il faut se consacrer entièrement à D.ieu.

(...)

La (mot hébreu) de la semaine portait sur la kabbalah. N. a fait une interprétation très originale d’un passage du (mot hébreu). Il a établi un lien audacieux entre la place de l’âme chez l’homme et la légende du Golem. Je le sens prêt à découvrir certains secrets.

(...)

Nous avons échangé au sujet du (mot hébreu). Les règles sont compliquées et le risque est grand. L’étudier est une chose, le mettre en pratique n’a aucun intérêt.

(...)

N. a insisté pour que nous réalisions une expérience. J’ai voulu lui prouver, devant tous, que mes réticences étaient uniquement d’ordre éthique. Le seul moyen pour y parvenir était d’opérer une mise en pratique. La vie est partout, mais son degré de conscience varie. Prendre le contrôle d’un animal me semblait la façon la moins dangereuse d’illustrer mon propos. Pénétrer dans son esprit est facile, en ressortir également (suivent plusieurs pages rédigées en hébreu).

(...)

Nous sommes ainsi parvenus à faire entrer un chat dans la pièce et à le faire asseoir à la place de B. Tout le monde a ri et N. était très impressionné. J’espère que cela mettra fin à ses doutes et lui permettra d’avancer vers davantage de connaissances.

(...)

Bientôt les vacances. N. a souhaité rester à Strasbourg pour étudier avec moi, malgré mes tentatives pour l’inciter à profiter des congés d’été. Il éprouve de grandes difficultés à se lier avec les autres étudiants. Ils travaillent ensemble, prient ensemble, mais en dehors de cela, il conserve une distance, une retenue... Rien ne semble compter davantage pour lui que l’Étude.

(...)

Ce dernier jour de cours, j’ai profité de l’ambiance plus détendue pour interroger certains de ses camarades, afin de savoir si N. voyait quelqu’un. La réponse de l’un d’entre eux m’a inquiété. Si souiller une femme juive en dehors des liens du mariage constitue un (mot hébreu) très grave, fréquenter une non-juive reste un acte impur. Il était logique que N. choisisse cette seconde issue. Il faudra que je lui parle.

(...)

Très vive réaction de N. lorsque j’ai abordé le sujet de sa relation avec cette femme. Il était bouleversé, honteux, voulait partir et tout quitter. Je ne l’avais jamais vu dans un tel état de colère. Nous avons longuement parlé des risques encourus à fréquenter une (mot hébreu). On ne doit adorer que D.ieu.

La passion terrestre s’expérimente au travers de nos devoirs de juifs. Nous avons besoin, à nos côtés, d’une femme qui sera à la fois «avec et contre nous», comme le disent les textes, pour nous permettre d’avancer vers la (mot hébreu).

(...)

N. est revenu sur le sujet du (mot hébreu). Il reste persuadé qu’il serait possible, comme nous l’avons fait avec le chat, de prendre le contrôle d’un être humain. La Kabbalah affirme le contraire. L’âme de chaque homme joue un rôle de gardien du temple. Un esprit étranger ne saurait entrer aussi facilement que dans un animal. N. a évoqué le cas des déficients mentaux. J’ai dû admettre que, si l’esprit avait des «failles», il devait être possible à un homme pur de s’immiscer. Mais la vraie question est : pourquoi un homme pur ressentirait-il le besoin de faire cela ?

(...)

Comme je regrette d’avoir incité N. à se détendre et à profiter de la vie ! J’étais si loin d’imaginer que cela le conduirait dans les bras de cette femme qui, visiblement, occupe ses pensées. Je n’avais d’autre choix que de rencontrer cette personne. Tel un serpent, elle abrite de nombreux hommes dans son nid. Pour elle, sa relation avec N. n’est qu’un amusement. Je ne pouvais lui expliquer les règles qui régissent notre monde. Je lui ai simplement demandé de cesser de voir N.

(...)

N. est arrivé à l’étude dans un état d’intense excitation. Il m’a affirmé que les «failles» de l’esprit humain étaient plus nombreuses que je ne le croyais. Les drogués, les marginaux mais également les personnes vivant un traumatisme comme un deuil ou même la perte d’un emploi affaiblissaient leurs défenses mentales, sans même s’en rendre compte. L’âme souffrait. Elle perdait de sa vigilance. Il était alors possible d’entrer et de prendre le contrôle durant quelques minutes. A ces mots, je compris que N. avait essayé. Et réussi. Il était trop tard pour l’en dissuader. Il ne me restait plus qu’à lui dévoiler les risques et les dangers de ce (mot hébreu).

(...)

Ce matin, N. est arrivé en pleurs. Je savais quelle était la raison de cette peine et combien cette souffrance allait être bénéfique pour lui. Je l’ai incité à se plonger plus intensément que jamais dans l’Étude, de façon à éloigner le (mot hébreu). Nous avons travaillé jusque tard dans la nuit. N. voulait revenir sur les dangers du (mot hébreu). Je lui ai expliqué que la possession d’autrui était illusoire. De même que le Golem représente un simulacre de vie, pénétrer un être dont l’âme est endormie ou en souffrance comporte des risques. On se retrouve dans un avion sans pilote. Il est possible de provoquer des mouvements et des paroles, à la manière d’un marionnettiste maladroit, mais rien de plus. Bien pire. On risque la vie de la personne, ainsi que la sienne propre. Et si celui dans lequel on s’est immiscé meurt, notre âme reste prisonnière de son corps. Elle est retranchée du nôtre, comme dans la peine de (mot hébreu). On ne peut plus revenir. N. voulait aller plus loin, il posait des questions de plus en plus précises, auxquelles je n’avais pas de réponses. Au lieu de le dissuader, je me suis rendu compte avec horreur que j’étais en train de le stimuler !

(...)

Sabrina dut interrompre sa lecture au passage du contrôleur. Elle profita de cette pause pour se rendre au bar, voiture quatre, et commander un café. Tout prenait sens. Sa mère avait couché avec ce Nathanaël. Contrairement à ce que Sabrina croyait, elle ne dédaignait pas les hommes plus jeunes qu’elle. Elle l’avait initié. Peut-être même s’était-elle attachée à lui. Puis le rabbin était venu lui parler pour la convaincre de renoncer à cette relation. Par crainte ou par amour, sa mère avait obéi. Nathanaël n’avait pas supporté de se sentir ainsi délaissé. Il avait mis en pratique les enseignements du rabbin Chochana pour s’emparer de l’esprit de Joris, un jeune homme stressé de ne pas trouver d’emploi stable à Strasbourg. Son âme avait une «faille». Nathanaël s’en était servie pour attaquer la mère de Sabrina.

Pourtant, un truc ne collait pas. Au moment de la mort de Joris, Nathanaël aurait dû, lui aussi, disparaître. Quel que soit le sens de ce mot hébreu que Sabrina ne pouvait déchiffrer, il s’agissait de quelque chose de grave. Comment avait-il survécu ?

Elle retourna vers sa place, impatiente de lire la suite.

Son coeur fit un bond dans sa poitrine lorsqu’elle vit que sa tablette était vide. Elle chercha sous son siège, espérant que le carnet ait glissé suite à un soubresaut du train. Rien. La boîte métallique avait également disparu, de même que le passager assis juste devant elle. Il n’était pas difficile de deviner l’identité du voleur. Sabrina entreprit de parcourir l’ensemble de la rame. Il restait une quinzaine de minutes avant l’arrivée en gare de l’Est. Aucune trace de l’homme à la kippa. Les toilettes des voitures deux, cinq et sept étaient occupées. Il se trouvait peut être dans l’une d’elles. Elle se précipita vers le contrôleur, qui n’avait rien remarqué d’anormal. Tous les voyageurs étaient en règle, y compris celui-là. Il n’avait aucune raison de le rechercher. Et Sabrina n’était plus habilitée à ordonner quoi que ce soit.

Dès l’arrivée du train, elle courut vers l’extrémité du quai pour observer le flux des voyageurs. Aucune trace de l’homme au costume noir, ni de sa mallette. S’il avait ôté son chapeau et changé de veste, il était devenu impossible à repérer.

 

****

 

La brasserie Le Cardinal, située à l’angle du Boulevard des Italiens et de la rue de Richelieu, proposait ses bières en happy hour à partir de dix huit heures. C’était précisément l’heure à laquelle Daphnée devait rejoindre Sabrina. Cette dernière, installée en terrasse, fumait en observant l’éternel manège des parisiens affairés. En sortant du métro, elle avait, elle aussi, accéléré le pas, se mettant en cadence avec le rythme de la capitale. Elle aurait dû se réjouir de cette escapade, mais le coeur n’y était pas. Sans le carnet contenant les mémoires du rabbin Chochana, elle n’avait plus que sa parole à faire valoir vis-à-vis d’une Daphnée qu’elle sentait de plus en plus distante.

Elle la vit arriver à bord d’une Mini Cooper S, qu’elle gara habilement entre deux taxis, juste devant la brasserie.

Daphnée portait un jean slim de chez Lagerfeld, des escarpins blancs Guess, une chemise blanche près du corps et un sac Muse d’Yves Saint Laurent, en cuir vernis blanc. Le total look estival de la parisienne sexy. En la voyant approcher, Sabrina ressentit un mélange de gêne et d’excitation. Elle n’était plus sur son territoire. Daphnée la salua et s’assit spontanément. Elle lui sourit. Sabrina tira une bouffée de sa cigarette.

-          Tu partages une bière avec moi ? À partir de maintenant, la pinte est au prix du demi ! Elle lui fit un clin d’oeil.

-          Non merci, c’est gentil mais je préfère rester sobre. Isaac et moi, on va voir le feu d’artifice sur les Champs ce soir, j’aurai suffisamment l’occasion de boire de l’alcool. Et puis, je préfère garder l’esprit clair pour entendre ce que tu as à me dire... Comment va ton épaule ?

-          Oh, à part quelques élancements, la douleur reste supportable, je n’ai pas vraiment eu le temps de m’apitoyer sur mon sort, tu sais. Daphnée, ce que j’ai à te dire est simple à expliquer, mais difficile à accepter : ton mari te ment depuis le début de votre relation. Il s’appelle en réalité Nathanaël Perez. Il a été l’élève du rabbin Israël Chochana, à Strasbourg, entre 1993 et 1994. Pendant cette période, il a été l’amant de ma mère, dont il est tombé amoureux.

Daphnée la regarda sans ciller.

-          De ta mère ? Isaac a seulement un an de plus que moi, ça veut dire qu’ils avaient une différence de...

-          ... Seize ans ! Ma mère était née en 1955, ton mari en 1971. En 1994, il avait 23 ans. C’est jeune, pour un docteur en biologie. Il arrivait de Paris et avait envie de se consacrer à la religion. Cette aventure avec ma mère risquait de tout compromettre. Le rabbin l’a su, il a tout fait pour que leur histoire cesse. Il avait enseigné à Nathanaël un secret de la kabbale, qui lui permettait de rentrer dans l’esprit de personnes psychologiquement affaiblies, pour en prendre le contrôle. C’est ce qui s’est passé avec ton frère Joris. Il s’est servi de lui pour tuer ma mère suite à leur rupture ! Et il avait très certainement utilisé la même méthode pour prélever les échantillons de sangs avec lesquels il avait rédigé son message de menaces.

-          Enfin c’est du grand n’importe quoi ! Réfléchis deux minutes : si Isaac avait tué Joris, pourquoi m’aurait-il épousée sept ans plus tard ?

-          Justement, ça non plus, ce n’est pas un hasard. Le carnet du rabbin Chochana précise que si l’être vivant dont on a envahi l’esprit meurt dans un accident, l’âme du manipulateur reste prisonnière à l’intérieur. Nathanaël aurait dû mourir en même temps que Joris. Il lui a fallu du temps pour comprendre qu’au lieu de disparaître, l’esprit de ton frère jumeau avait rejoint son autre moitié : toi ! Nathanaël t’a recherchée parce qu’il avait besoin de toi pour survivre. Quand tu es venue me voir à Strasbourg, il a senti le danger. C’est pour ça qu’il s’est emparé de l’esprit de Muller. Pour me tuer et éviter d’être démasqué. Sauf que le rabbin Chochana pouvait percevoir l’énergie déployée par Nathanaël. Et il a été tué le lendemain, comme par hasard, au bout de sa rue ! Ce que Nathanaël ignorait, c’est que le rabbin avait tout consigné dans un petit carnet rouge. Il avait chargé sa femme de me le remettre s’il lui arrivait quelque chose. C’était le seul moyen de démasquer Nathanaël, de prouver qu’Isaac et lui sont une seule et même personne !

-          Pourquoi c’était ?

-          Parce qu’on me l’a volé dans le train. Un juif religieux, assis juste devant moi. J’aurais dû me méfier...

Daphnée fit un signe de la main.

-          Sabrina, tu m’as fait venir en me disant que tu avais des preuves matérielles à me montrer. À la place, tu me racontes cette histoire à dormir debout ! La première fois que nous nous sommes rencontrées, je t’ai avoué qu’il m’arrivait d’entendre la voix de mon frère dans ma tête. Tu t’es servie de ça pour chercher un autre responsable à la mort de ta mère. De préférence quelqu’un de vivant, pour te permettre de la venger. Tu crois que ce n’est pas suffisamment douloureux pour moi, de vivre avec le souvenir d’un frère meurtrier ? Isaac n’y est pour rien. Il ignore jusqu’à l’existence de Joris. Il ne sait rien de mon passé, et toi beaucoup trop. Oublie-le. Oublie-moi !

Daphnée avait haussé le ton. Elle s’était levée. Les personnes des tables voisines regardaient les deux femmes d’un air interloqué.

Tandis qu’elle lui tournait le dos pour partir, Sabrina interpella Daphnée :

-          Et toi, qu’est ce que tu sais du passé d’Isaac ? Tu ne lui as posé aucune question ?

La Mini Cooper S démarra en trombe et se fondit dans le flot de la circulation.

 

****

 

Il était 18h20. Le coeur de Daphnée battait la chamade. Sabrina était une fille complètement dérangée ! Dire qu’elle avait pu ressentir des choses si fortes en sa présence... Pour la première fois de sa vie, elle avait besoin de se confier. Il fallait qu’elle parle à Isaac. Ils avaient convenu de se rejoindre vers 20h00, dans leur appartement de l’Avenue Hoche. Avant cela, Il devait passer chez ses parents, Quai Voltaire, pour embrasser Lisa. Ils n’avaient pas revu leur fille depuis la veille au soir. Et elle dormirait certainement là bas, cette nuit encore. Puisqu’elle était en avance, Daphnée décida de faire le détour. Elle traversa la Seine au niveau du Pont Neuf, rejoignant la rive gauche Quai des Grands Augustins. Cela circulait mal. Il lui fallut près de quarante minutes pour arriver à destination. La Jaguar d’Isaac était garée rue de Beaune. Daphnée trouva une place trois voitures plus loin. Lorsqu’elle franchit le seuil de l’appartement des Perez, il était un peu plus de 19h00. La porte était entrebaillée. Assise sur un tapis, dans la grande salle à manger dont les fenêtres donnaient sur les quais, Lisa jouait paisiblement avec ses poupées. Elle lui tendit les bras en souriant. La scène aurait pu sembler idyllique, si Daphnée n’avait entendu la dispute, en provenance du bureau situé à l’arrière de l’appartement.

Elle reconnut la voix de Sacha, le père d’Isaac.

-          Tu es allé trop loin ! Pense à ta femme. Pense à Lisa...

-          Justement, c’est pour elles que j’ai fait tout ça ! De toutes façons, sans le livre, l’autre petite salope ne peut plus rien prouver. Maintenant, tout va redevenir comme avant. Merci pour ton aide, mais cela ne te donne par le droit de me juger !

Un sanglot dans le silence, puis la voix de la mère d’Isaac.

-          On ne te juge pas, ton père et moi sommes juste inquiets, si inquiets...

Les larmes de Daphnée coulaient toutes seules sur ses joues, quand son regard se posa sur la table basse de l’entrée, où reposait, à côté d’une boîte métallique noire à moitié ouverte, le carnet à couverture rouge.

C’était comme un tremblement de terre intérieur. Les fondations de Daphnée s’écroulaient, entraînant avec elles le fragile édifice de sa vie. De ces décombres, il ne ressortirait rien. Ni personne. À part Lisa. Elle s’avança vers sa fille, l’index tendu devant la bouche pour l’inciter à se taire. Elle sortait tout juste de l’appartement avec Lisa dans ses bras lorsque surgit Isaac.

Daphnée tenta de fuir par l’escalier. Il la rattrapa sur le palier suivant et la plaqua contre le mur. Ses yeux semblaient exorbités.

-          Quoiqu’on ait pu te dire à mon sujet, ce sont des conneries. Des mensonges odieux. J’ai toujours tout fait pour vous protéger, toi et la petite. Daphnée, tu dois me croire...

Elle le transperça de ses yeux verts.

-          Plusjamais. Tu m’entends bien ? Jamais tu ne nous reverras !

Elle tenta de se dégager, mais il la maintenait fermement. Soudain, Daphnée ressentit une atroce douleur dans le bas-ventre, au niveau du foie. Il lui avait suffit d’un coup bien placé pour la faire se tordre en deux. Isaac en profita pour lui arracher des bras une Lisa hurlante. Ses parents, paralysés par la peur, suivaient la scène du haut de l’escalier. Ils se précipitèrent vers Daphnée, qui se redressa et leur fit signe de s’arrêter.

-          Plus maintenant. C’est trop tard. Vous saviez et vous n’avez rien fait. A présent, c’est trop tard.

Luttant contre la douleur, elle dévala l’escalier et eut le temps de voir, au bout de la rue de Beaune, Isaac qui refermait la porte arrière de sa Jaguar, où il venait d’attacher leur fille. Elle n’était pas de taille pour lutter contre lui, mais elle savait aussi qu’il ne pouvait pas la tuer. Si Sabrina avait vu juste, la survie d’Isaac dépendait d’elle. Daphnée courut jusqu’à sa voiture et monta à bord, dans l’espoir de lui bloquer la route. Il passa devant sa Mini juste avant qu’elle ne démarre. Compte tenu de la circulation à cette heure de la journée, il ne pourrait pas la lâcher facilement. Daphnée démarra en trombe et décida de lui coller au train. Tout en slalomant sur le Quai Voltaire, elle composa le numéro du portable de Sabrina.

La Jaguar grilla un feu rouge. Daphnée la suivit, évitant de justesse un groupe de cyclistes.

Sabrina était sur messagerie.

-          Tu avais raison. Il détient le livre rouge. Isaac est bien Nathanaël. Il tente de s’enfuir avec Lisa. Sabrina, il faut que tu m’aides ; appelle des collègues en renfort, fais quelque chose ! Pour l’instant, on est sur les quais de Seine. Il va tenter de rejoindre le périph. S’il y parvient, je ne pourrai plus le suivre. Je t’en supplie, rappelle-moi !

À l’instant où elle raccrocha, elle sut que Sabrina ne pourrait rien pour elle et pria pour que le destin lui vienne en aide.

À la hauteur des Invalides, Isaac opta pour la voie expresse. Les cinq cent dix chevaux de la Jaguar eurent tôt fait de distancer la Mini.

-          Il y a un moyen d’arrêter Isaac et de sauver Lisa, es-tu prête ?

La voix de Joris résonnait de nouveau dans le crâne de Daphnée. Elle savait, désormais, qu’il ne s’agissait pas d’une hallucination. Durant toutes ces années, son frère ne l’avait pas quittée. Il l’avait protégée, même si le prix à payer avait été de maintenir en vie le monstre qu’elle avait épousé.

Quelques dizaines de mètres avant de déboucher sur le Quai Branly, la Jaguar fut ralentie par deux camionnettes circulant de front, à la même hauteur. Elles l’empêchaient de se dégager, ce qui permit à Daphnée de revenir derrière.

 

À ce moment précis, le monde entier se figea.

Les autres conducteurs s’étaient immobilisés, leurs expressions ahuries, mécontentes ou indifférentes semblaient gravées dans du marbre.

Daphnée comprit immédiatement. Elle descendit de sa Mini et se précipita vers la Jaguar. Elle ouvrit la porte arrière. Lisa, toujours en larmes, la fixait d’un air étonné. Daphnée fut encore plus surprise de la voir bouger. Elle n’était pas affectée non plus.

Daphnée la dégagea de son siège enfant et la prit par la main. Ensemble, elles traversèrent en courant les deux voies qui les séparaient des bords de Seine. L’eau du fleuve ressemblait à une gelée vert sombre. Quelques mètres plus loin, un bateau-mouche projetait une ombre fantomatique sur le couchant.

-          Ça ne suffira pas. Il te retrouvera. Il faut en FINIR.

Joris avait raison. Daphnée s’agenouilla devant Lisa.

-          Écoute bien ma chérie, ce que maman te dit est très important. Tu dois rester ici. Je vais revenir. Quoiqu’il arrive, tu ne bouges surtout pas d’ici, tu as compris ?

La petite fille hocha la tête en silence. Autour d’elles, un bruit sourd prouvait que le monde ne s’était pas arrêté. Il fonctionnait juste au ralenti. Daphnée courut de nouveau en direction de sa Mini. Les autres véhicules s’étaient imperceptiblement déplacés.

-          Je ne pourrai plus tenir longtemps. Fais ce qu’il faut.

Daphnée se réinstalla au volant. Le moteur était toujours en marche. Elle parvint à se glisser entre les deux camionnettes, puis à passer devant la Jaguar. Il ne lui restait que quelques centimètres pour réaliser sa manoeuvre. Elle opéra un demi-tour, puis vint appuyer son bouclier avant contre celui de l’imposante Anglaise. 

Daphnée ouvrait la porte pour s’extraire de son véhicule lorsque Lisa ferma les yeux.

Elle n’eut que le temps de voir un rictus de surprise sur le visage d’Isaac. Le capot de la Jaguar s’écrasa contre le sien. Les tôles s’épousèrent dans un bruit d’enfer. Tout autour, des crissements de freins et des hurlements de klaxons, qu’ils n’entendirent pas. Le volant de la Mini traversa le siège conducteur. Entre les deux, la cage thoracique de Daphnée ressemblait à la carcasse éventrée d’un animal. Un fleuve de sang jaillit de ses narines. Dans les restes de la voiture d’Isaac, les airbags dégonflés faisaient penser à des linceuls. On y trouvait, pêle-mêle, des morceaux de membres, des organes et des pièces mécaniques. Une gélatine grise s’écoulait de l’appui-tête. Seule sa main gauche avait été proprement sectionnée par l’armature de la porte avant. Elle reposait sur le bitume. La bague enserrant l’annulaire n’avait pas bougé.

 

****

Épilogue

 

Lorsque Sabrina Melfi arriva sur place, les camions des pompiers et les ambulances s’affairaient pour remettre les lieux en état. On soulevait les carcasses de métal, on tentait d’en détacher ce qu’il restait d’organes et de membres qui constituaient, quelques heures auparavant, des êtres vivants. Il fallait nettoyer, épurer, pour que les gens oublient vite et reprennent leur existence normale.

Après tout, le 14 juillet était un soir de fête !

Pour Sabrina, il n’y avait pas grand chose à célébrer, à part, peut-être, un certain retour à l’équilibre. Joris avait tué sa mère malgré lui. Daphnée l’avait vengée en se sacrifiant.

Personne ne prêtait attention à la fillette assise au bord de l’eau. Sabrina s’agenouilla près d’elle. Elle lui parla longuement.

Vu ce qu’il restait des véhicules, qui pourrait supposer qu’elle ait survécu ? Il était temps qu’elle fasse entrer une fille dans sa vie.

 

Tandis qu’elles marchaient main dans la main le long du quai, Sabrina repensa à un passage du carnet rouge. Il évoquait la légende des Justes Cachés, ces trente six Tsadikim Nistarim, sans lesquels le monde serait détruit. Avec la mort du rabbin Chochana et celle de Nathanaël, ils n’étaient plus que trente quatre. Pourtant, le monde avait survécu. Peut-être que les véritables Justes étaient cachés ailleurs...

 

Elles arrivaient à la hauteur de la Tour Eiffel lorsque les premières fusées éclatèrent. Se reflétant dans l’eau de la Seine, le feu d’artifice éclairait leurs visages.

Quand Sabrina prononça le nom de Strasbourg, Lisa leva la tête. Elle eut soudain l’impression que son regard vert la transperçait.

-          Ah oui, c’est une jolie ville ? Avec un tram et un tunnel ?

 

FIN

 

 

 

(Source : Exclusivité Web - été 2011)