Votre espace

l'offre d'emploi


Imprimer la pageJOB Stories - Your honor

Tous les mois, l'écrivain Brunoh vous offre une nouvelle, qui nous rappelle, au-delà des données macro-économiques, que la recherche d'emploi constitue, avant tout, l'histoire personnelle de millions de femmes et d'hommes… La vôtre, peut-être ?

YOUR HONOR

' - C'est impossible, je refuse de pratiquer une telle intervention. '

Le Dr Marjorie Cramer détourna le regard. Sa décision était prise. Irrévocable.

Assise en face d'elle, celle qui se faisait appeler Lanor ne décolérait pas. Elle avait dépensé toutes ses économies pour financer ce voyage à New York. Et ce qui lui restait devait servir à payer les frais de l'opération. Sans cet accord, tout était perdu.

Elle tenta de se ressaisir, de prendre la parole d'une voix assurée, mais le tremblement trahissait son émotion.

' - Je ne comprends pas les raisons de votre refus. Pour elle, vous avez accepté une opération aussi radicale en 1993. Depuis, les techniques ont évolué. Vous savez que cette transformation est possible pour moi. Et vous êtes de loin la plus qualifiée pour la mener à bien… '

Le docteur Cramer l'interrompit.

' - En 1993, vous étiez encore une enfant. Et moi un médecin bien trop imbu de sa personne. J'étais aveuglée par mes convictions féministes. J'aimais l'idée d'une performance artistique destinée à dénoncer les diktats de la beauté, la surmédiatisation du corps. Ce n'est pas parce que votre pseudonyme reprend, dans un autre ordre, les lettres du sien, que vous pouvez prétendre à la même notoriété qu'elle. '

Elle. Orlan. Le mythe. La femme. L'artiste absolue. Celle qui, la première, avait utilisé son corps comme support de création. Lanor vouait une véritable dévotion à cette femme qui, en 1964, avait réalisé son premier montage photographique, la représentant en train d'accoucher d'un cadavre inerte, androgyne. Donner la mort au lieu de la vie, tout en proclamant la fin de son identité sexuelle.

En 1977, Orlan avait transformé en guichet de banque une photographie de son corps dénudé, monnayant ses baisers lors d'une performance artistique intitulée : la mère, la pute, l'artiste.

En 1990 avaient commencé les opérations chirurgicales. Filmées. Les installations vidéo qui en résultèrent étaient, encore aujourd'hui, l'objet d'un scandale pour les uns, d'un culte pour les autres.

C'est en 1993 que le docteur Cramer avait fait sa première apparition sur le devant de la scène, en acceptant de lui greffer des implants au niveau des tempes. Ces protubérances, en forme de demi sphères allongées, concluaient des mutations entamées quelques décennies plus tôt. Orlan. L'être humain postmoderne, dépassant les conditions physiologiques de son existence, pour devenir son propre démiurge : une créature de Dieu, qui se réinvente et prend le pouvoir. Prométhéen.

Lanor voulait aller plus loin que son idole. Beaucoup trop loin, aux yeux de Marjorie Cramer :

' - Même si j'acceptais de réaliser cette opération, vous n'imaginez pas les souffrances que vous devriez endurer. Je devrais vous bourrer de médicaments antirejet. Vous seriez condamnée à rouvrir la suture plusieurs fois par jour, pour éviter les adhérences. Vous ne pourriez survivre que dans un lieu confiné, décontaminé. Tout contact humain vous deviendrait impossible. Et tout ça pour quoi ? Pour trouver un job ?'

Lanor s'enflamma :

' - Pas un job, LE job ! Devenir intouchable, inaccessible, désirable. Pas une simple stripteaseuse qui s'effeuille devant une caméra. Vendre plus que mon enveloppe corporelle. Montrer l'inmontrable. Et par là, dénoncer l'absurdité de la téléréalité, la médiatisation de l'intime. Je veux réaliser le strip tease ultime. Finir en ôtant ma peau, exposer mes organes à la face du monde. C'est bien davantage qu'un job, Docteur, c'est un processus artistique, un projet de vie ! '

' - Mademoiselle, vous n'avez pas de travail, vous n'êtes pas une artiste. Vous cherchez simplement à me manipuler pour devenir un objet de buzz et gagner de l'argent. Vous ne mesurez pas les conséquences de votre acte. Une fois pour toutes, je refuse de pratiquer cette intervention. N'en parlons plus. '

Lanor errait, découragée, dans SoHo. Vers deux heures du matin, elle retrouva, entre Greene Street et Broadway, le commanditaire de son projet.

Ian était équipé d'implants en titane. Les plaques, intégrées dans l'os de son crâne, comportaient un pas de vis sur lequel il avait fixé quatre pointes métalliques. Elles se dressaient fièrement au-dessus des rares passants alcoolisés trainant encore dans les rues.

D'autres excroissances, réalisées au niveau de son arcade sourcillaire, le faisaient ressembler, du haut de ses deux mètres, à un homme de Néandertal, en version postmoderne. Son visage était couvert de tatouages semblables à de l'écriture cunéiforme. Ils passèrent plusieurs heures dans un bar, à échanger au sujet du refus du Docteur Cramer. Ian connaissait du monde. Il pouvait aider Lanor. Sure. Avec son mobile, il avait déjà envoyé plusieurs messages à son réseau. Opérer était une chose. Mais créer la vidéo restait l'essentiel. Ils allaient générer le buzz le plus important du Web. Avec, en prime, une opération chirurgicale en live !

Vers quatre heures trente du matin, Kyle les rejoignit. C'était le chirurgien du groupe. En réalité, il était en troisième année de médecine à Harvard et profitait de ses rares passages à New York pour réaliser quelques interventions sous le manteau. Pour les potes. Il discuta longuement avec Lanor. L'opération, en soit, ne représentait pas grand chose. Il suffisait de pratiquer une incision suffisamment longue sur le thorax. Il faudrait sans doute couper quelques côtes au passage, ce qui serait avant tout douloureux. Mais en bourrant Lanor de morphine, ça se passerait sans problème.

La partie la plus lourde, la plus fastidieuse, consisterait à coudre, de chaque côté de la plaie, les attaches de l'ultime fermeture éclair. Celle qui dévoilerait tout. Les pièces en titane existaient, mais il fallait fixer les éléments un par un, en vérifiant à chaque fois que les deux parties correspondaient parfaitement. Ouvrir et refermer. Cautériser. Faire coulisser. Cela pouvait prendre plusieurs heures. On obtiendrait de superbes images.

Dès le lendemain, on mettrait le ' trailer ' en ligne. Le téléchargement de la version intégrale serait proposé en version payante. Rien de tel pour générer du buzz. Après ça, tous les sponsors du milieu underground se précipiteraient pour financer le concept.

Le premier glamour trash show. Mieux que du striptease en ligne. La dernière pièce de vêtement que Lanor ôterait serait sa chair, dévoilant ainsi son intimité physiologique à la multitude des curieux. On pourrait même utiliser une micro webcam endoscopique.

Tu veux voir comment tu fais battre mon cœur en direct, chéri ? Ou tu préfères accéder directement à mon foie, entendre vibrer mon intestin, caresser les alvéoles rougeoyantes de mes poumons gonflés ?

Ils quittèrent le bar, au moment où passait la chanson Your Honor, de Regina Spektor : ' I kissed your lips and it tasted blood, na na na na na na na na na na na na na ! '

L'opération commença à sept heures du matin. Trente minute après l'anesthésie, Kyle saisit le scalpel et entama la chair de Lanor, sous la lentille impassible de la caméra de Ian. Ils étaient tous les trois sérieusement imbibés, et le rail de coke que Ian avait sniffé quelques minutes auparavant suffisait à peine à le tenir en éveil.

Merde, l'alcool. Ce putain d'alcool, qui dilue le sang ! Ils n'étaient pas équipés pour gérer pareille hémorragie. Très vite, le cœur de Lanor ne fut plus qu'un morceau de viande, convulsant au milieu d'une flaque rouge sombre.

Au moment où Kyle voulait refermer, Ian péta un plomb. Il le tiendrait, son snuff movie. Pas question d'abandonner parce que cette petite pute ne supportait pas l'alcool ! Il posa la caméra sur la table, bien en face du champ opératoire. Vérifia l'angle, la netteté. Puis il demanda à Kyle de redresser Lanor.

' - Arrête tes conneries, Ian, j'ai pas terminé. Si on la redresse maintenant, elle va se vider de son sang '

' - Je m'en fous, tu l'assois sur le lit, je te dis : on le tient, notre film culte ! ' Il riait, toussait et reniflait en même temps.

La première fois que j'ai téléchargé cette vidéo, j'ai cherché le truc. C'était forcément un fake. On y voyait un néo punk, le crâne hérissé de pics métalliques, en train d'empaler le corps ouvert d'une pauvre fille. On distinguait, dans ses moindres détails, l'intérieur du cadavre – parce qu'il ne pouvait s'agir que d'un cadavre, et du délire malsain d'étudiants en médecine.

Le pire moment était celui où la tête du punk pénétrait dans la poitrine, avant d'en ressortir avec le cœur, planté, tel un trophée, au bout de son pique sanguinolent.

Une question me taraude depuis ce jour : le cœur d'un cadavre peut-il saigner à ce point ?

 

(Source : Journal l'offre d'emploi Alsace - Edition novembre 2010)